
Vincent Luc photographe urbain et journaliste, reconnu pour ces nombreux livres « Maîtriser votre reflex numérique », répond cette semaine à notre interview. Découvrez ses points de vue et comme beaucoup d’entre nous sa passion pour la photographie…
Bonjour Vincent, alors comment vous est venue cette passion pour la photographie ?
Bonjour Maxime, bonjour à toutes et à tous ! A vrai dire, comme toute passion, la mienne est venue totalement par hasard, suite à un coup de malchance de mes parents. J’avais 13 ou 14 ans, nous étions en vacances en République Tchèque, mon père réalisait des images avec son bon vieux Rétina, mais sans savoir que son soufflet était percé. De retour du labo, toutes les diapos étaient voilées, inexploitables. La réparation de ce fidèle compagnon de 40 ans (l’appareil, pas mon père ;-) étant déraisonnable, c’est un de mes frères qui lui a cassé les pieds pour qu’il s’en achète un autre, plus récent, ce qu’il a fini par faire… Je le lui ai emprunté un jour, ça a été une révélation et je ne le lui ai rendu que quand j’ai pu m’acheter mon premier reflex ! Depuis, je ne suis plus jamais sorti sans un appareil photo sur moi… et j’ai réparé le soufflet du Rétina.
Journaliste et photographe, comment êtes-vous devenu professionnel ?
Du travail et pas mal de chance. J’ai su rapidement que je voulais devenir photographe, en rencontrant un « vieux » qui m’a dit « mon bonhomme, j’ai 60 ans de métier, j’en apprends
tous les jours… ». Très bien, où est-ce que je signe ? Pour moi, c’était clair. Mais on me demandait quand-même « Photographe, oui, mais comme métier, tu veux faire quoi ? » ! Il m’a ensuite fallu me débarrasser du « Passe ton Bac d’abord » parental, mais j’ai eu la chance d’avoir le soutien de mon frère pour étudier la photo ailleurs que dans les livres et les revues que je consultais depuis quelques années. Je me suis retrouvé un peu par hasard en CAP Photo en 1 an, une formation « pilote », post Bac, qui m’a permis de trouver mes marques et me confirmer que j’avais envie et besoin d’aller plus loin, ce que j’ai fait avec un BTS Photo l’année suivante. Deux ans de formation dont pas loin de 6 mois de stages, une équipe enseignante dynamique et volontaire et la passion, ça donne envie de travailler. J’ai su très vite que je ne vivrai des images que j’aime faire que quand je serai mort (et encore…). Comme je savais que je ne tiendrai pas le coup à traiter des commandes de pub etc. sans avoir l’impression de « prostituer » ma passion au risque d’y perdre mon âme, j’ai donc exploité mon penchant pour le matériel et la technique dans le but d’avoir un ou des métiers en rapport avec la photo, de partager ma passion et de pouvoir faire les images que je veux, comme je veux, en totale liberté… Ce que je fais…
Journaliste au sein du magasine Réponse Photo, comment se déroulent vos journées de travail ?
J’ai passé 6 ans au sein de la rédaction, mais j’ai repris mon indépendance depuis deux ans pour me
consacrer à mes livres… A la rédaction, tests, écriture, téléphone, mails, relances pour obtenir des matériels en prêt, recherches d’informations etc. les journées de travail sont des plus classiques, juste plus longues que la moyenne, parfois aussi plus stressantes à l’approche des bouclages ou quand l’actualité est dense. Mais cela apprend non seulement à être réactif, à travailler vite et au mieux et aussi à faire des compromis, des concessions…
Depuis deux ans, mes journées sont celles d’un indépendant qui travaille chez lui… Un peu homme orchestre à la fois photographe, auteur (avec le confort, la liberté, et la souplesse du travail à domicile), mais aussi un peu comptable, commercial, responsable des achats etc. (avec l’inconfort de l’impératif de compétences sans formation adéquate)… Un ensemble globalement plaisant, mais particulièrement chronophage… Difficile de faire un peu autre chose !
Auteur de nombreux livres sur les appareils photo, comment réalisez vous ceux-ci ?
Dans la douleur ! Mais j’aime ce que je fais et je fais ce que j’aime ! La rédaction de ces livres passe évidemment par de nombreux tests et par la réalisation de milliers d’images en conditions réelles, professionnelles et personnelles. Ce n’est qu’avec le temps et l’expérience des appareils traités et des concurrents et en se posant des questions que l’on peut vraiment cerner un boîtier. Les contacts privilégiés avec les marques et d’autres photographes sont aussi très précieux…
Selon moi la phase d’utilisation-tests est la plus importante du travail. Non seulement pour réaliser l’iconographie des livres, mais surtout pour savoir vraiment de quoi on parle et en avoir une solide expérience pratique. La rédaction à proprement parler n’est pas (selon moi, toujours…) la période la plus longue ni la plus difficile, surtout quand on a des éditrices comme les miennes, avec qui non seulement on apprend, mais avec qui on a plaisir à travailler… Le plus délicat reste finalement la gestion du calendrier et celle des indispensables compromis, une certaine frustration venant du fait que je sais toujours qu’on peut mieux faire, mais qu’il faut s’arrêter à un moment pour que le livre sorte !
Quels matériels photos utilisez-vous ?
Mon œil droit parce que le gauche est astigmate ! En bon Gémeaux ascendant schizophrène, je dissocie le « pro » du « perso ». Professionnellement, je travaille évidemment avec les reflex numériques sur lesquels j’écris, Canon comme Nikon. Je change donc de boîtier assez souvent, mais je reste fidèle à une batterie d’optiques. Principalement des focales fixes, il n’y a qu’avec les longues focales que je supporte les zooms parce qu’il faut avouer que c’est pratique !
Pour ce qui est de mon « travail » personnel, tout ou presque est réalisé en argentique et au Leica M et ce, depuis 10 ans. La visée directe, la mise au point télémétrique, la légèreté, la discrétion de ce type de matériel me conviennent parfaitement. Il n’y a que là que je retrouve vraiment le plaisir et la spontanéité que je perds souvent avec un reflex. J’ai toujours un 35 mm avec moi, souvent complété par un deuxième boîtier avec un 50… Ça ne paie pas de mine, parfois les gens se moquent de moi, mais jamais ils ne se sentent agressés et c’est selon moi la meilleure façon de faire des images de rue…
Spécialiste des reflex numériques, pouvez-vous nous donner les tendances 2008-2009 ?
Hummm… Je n’ai jamais été attiré par la spéculation et je n’ai rien d’un analyste, je suis un utilisateur, parfois atterré par les « tendances » justement !
Démocratisation des capteurs 24 x 36, accroissement de la définition des écrans, sensibilité accrue, OK. C’est la mode, mais pour moi, ça va dans le bon sens…
Augmentation de la définition des capteurs, non ! A mon avis, avec 16 millions sur un format 24 x 36, on dispose d’un excellent compromis, aller au delà ne sert à rien : non seulement les optiques ne « suivent » pas, mais en plus la diffraction est sensible plus rapidement quand on ferme son diaph puisque les photosites sont de taille réduite. La surenchère fonctionnelle, la vidéo et autres gadgets sont aussi à la mode… Sur des appareils qui ont encore parfois du mal à exposer correctement une image au flash… Y’a un truc qui me choque moi, pas vous ?
Suite à votre livre « Maîtriser le Nikon D300″, pouvez-vous nous présenter les avantages et les inconvénients de cet appareil ?
Hummm… résumer en 10 lignes les 420 pages du livre, pas facile ! Mais en substance, excellent boîtier. Sans doute le meilleur AF que je n’ai jamais vu (mais aussi le plus difficile à maîtriser !), ergonomie et viseur plaisants, qualité des images très bonne quand on prend le soin de personnaliser deux ou trois paramètres… Pour moi, Capture NX2 est indispensable pour tirer le meilleur de ce boîtier car en se posant les bonnes questions, on voit que l’intégration boîtier-logiciel est extrêmement bien pensée et fonctionnelle. Manque peut-être un peu de définition, de dynamique et d’une molette arrière à la Canon, mais il restera un des reflex avec lesquels j’ai eu le plus de plaisir à travailler. (Voir le Nikon D300)
Comment doit-on choisir son boîtier reflex, comment décrypter tous ces tests d’appareils ?
Rien ne vaut un essai en live ! Pour moi, le meilleur appareil, c’est celui avec lequel on se sent bien. Définition, niveau de bruit, rendu des couleurs sont effectivement importants, mais on trouve des appareils « techniquement excellents » face auxquels on ne ressent rien. Pire, certains ont une interface ou une ergonomie tellement mal fichue que les fonctions avancées sont inaccessibles, donc inutilisables. Inversement, des appareils « techniquement limités » peuvent vous déclencher un coup de foudre… Bref, selon moi, il faut travailler en deux temps. Lire les tests ici et là pour se faire une idée de la qualité technique, mais aussi (et surtout) recueillir des avis d’utilisateurs et si possible, essayer le matériel soi-même… Prise en main, viseur, ergonomie, tout cela est très important, mais aussi très subjectif… Mais à vrai dire, ce qui compte le plus est de savoir ce que l’on attend de son appareil et les points sur lesquels on pourra faire des concessions. L’appareil idéal n’existe pas, il faut faire des concessions…
Adobe Photoshop Lightroom s’impose comme le logiciel du photographe, pouvez-vous nous donner votre avis sur ce dernier ?
Pour tout vous dire, je l’utilise depuis ses débuts puisque j’ai eu la chance de faire parti des tous premiers bêta testeurs, à l’époque où il s’appelait encore Shadowland… J’ai plus de 40 000 images dans la base et si je suis globalement satisfait, je regrette tout de même à l’usage une certaine lenteur. Je déplore aussi la gestion du bruit et celle de la netteté qui quoiqu’on en dise, n’ont rien de formidable quand on les compare à d’autres outils. Mais globalement, ce logiciel convient à mon flux de travail quotidien même si un passage par Photoshop demeure indispensable pour gérer correctement la netteté. Les outils de correction locale de la version 2 sont une bonne chose quand on travaille sur de gros volumes d’images, mais pour une retouche plus précise et plus aboutie, je continue de préférer Capture NX2. Autrement dit Lightroom est pratique, polyvalent (et c’est ce que je lui demande au quotidien pour gagner du temps et traiter des fichiers issus de divers boîtiers), mais pour qui dispose d’un reflex Nikon, le meilleur choix reste pour moi NX2, son excellence et sa puissance feront oublier sa lenteur…
Le mode vidéo se démocratise sur les nouveaux boîtiers reflex, que pensez-vous de cette intégration ?
Je suis très dubitatif… Chacun son métier ! Dans le principe, je n’ai rien contre, je suis même assez séduit et tenté, mais quand on se penche un peu sur le fonctionnement des systèmes proposés sur le D90 de Nikon ou le 5D Mark II de Canon, on se rend rapidement compte que le confort et la simplicité d’utilisation sont très en retrait de ceux offerts par le premier caméscope venu. Certes, il y a le choix des optiques etc. qui est alléchant, mais il ne faut pas perdre de vue que filmer correctement en tenant un appareil photo à bout de bras en « visant » sur son écran et en faisant sa mise au point manuellement est une gageure. Cela dit, pour les journalistes, poser un 5D II sur un trépied, brancher un micro dessus pour faire une interview sera certainement très séduisant et pratique… Pour les autres, je pense que la fonction est ludique (ce qui est déjà bien !), mais pas encore bien sérieuse… Mais le marketing a ses raisons que la raison ignore ;-)
Le matériel et la technique c’est bien ! Mais l’œil du photographe, c’est mieux ! Alors selon vous comment peut-on le développer ?
Pas au D76… Ça pique… Même en solution diluée…
L’œil s’éduque… Lentement. Il faut non pas « voir » mais « regarder », des livres, des expos, des tableaux et des BD aussi… Des films… Tout le temps… Ça ne vient pas tout seul, ça évolue… Il faut aussi se poser des questions. Chercher à comprendre pourquoi on aime telle ou telle chose, pourquoi on ne l’aime pas… Prêter attention aux détails et faire des tas d’images. Éduquer l’œil est ce qu’il y a de plus long et de plus difficile, savoir sélectionner ses photos aussi, mais ce qui est intéressant, c’est que ce n’est jamais figé et que l’on apprend toujours… Il faut donc rester en éveil à tout et à tout le monde, c’est épuisant, mais on n’a rien sans rien…
Quels sont vos terrains de photographie préférés, ceux qui vous inspirent ?
Sans le moindre doute, la rue, la nuit et les ambiances intimistes… Le « non-événement », les gens perdus dans leurs habitudes, leurs rêveries, les choses que l’on voit mais que l’on ne regarde pas… Ces instants « mi-ordinaires, mi-extraordinaires » comme les avait qualifiés une amie…
Etant donné que je ne sors jamais sans appareil, mes images sont des fragments de ce que je fais, ce que je vois, ce que je vis. Là où je vais et avec qui j’y vais… Je photographie beaucoup, il en sort des fois quelque chose de potable, une ambiance, une émotion, un doute, un sentiment. Je pense que ce qui compte en fait n’est pas tant le sujet lui-même que le regard que l’on porte dessus. Ce qui est difficile ensuite est de travailler par série. J’admire les gens qui partent d’une idée, travaillent dessus un temps donné et s’arrêtent… Je ne suis pas capable de faire ça… Chacun son truc…
Pourquoi travailler autant le flou sur vos photos ?
Et pourquoi pas ? ;-) Sincèrement, je ne saurais pas vraiment dire pourquoi tant de flou… La poésie, la douceur, la subtilité, la suggestion, la pudeur peut-être… La suggestion, l’imaginaire… L’incontrôlable, la surprise… Mais est-ce si important de savoir « pourquoi » ?
Comment voyez-vous la suite de votre aventure en tant que photographe et journaliste ?
Comme une randonnée en montagne ! On gravit un sommet, on profite un peu de la vue et on aperçoit un autre sommet qui nous tente bien… Bivouac, sac au dos le lendemain à l’aube et on va voir plus loin tant qu’on a l’énergie de le faire…
Je n’ai pas de plan de carrière autre que faire un ou des boulots en rapport avec ma passion et son partage… Tant que je fais ce que j’aime et que j’aime ce que je fais, je le fais à fond… Après, je vais voir ailleurs…
Pouvez-vous nous donner votre actualité à venir, exposition, reportage, voyage, livre, etc. ?
Pour ce qui est des infos, j’ai créé un blog (http://vincentlucphoto.canalblog.com/) en complément de mon site personnel (http://www.vincentlucphoto.com). Mais vu les annonces de la Kina, ce sera livres, livres, livres et livres… Maîtriser le Canon EOS 450D est en cours de bouclage et sortira au moins de Novembre (chez Eyrolles, comme les 7 livres précédents), Maîtriser le Nikon D700 est en cours et on a encore pas mal de choses dans les cartons, ce qui manque, c’est le temps…
Pour finir, avez-vous une remarque à faire sur le site Photovore.fr et aux lecteurs ?
Je dois avouer que je ne connaissais pas le site avant que vous me contactiez mais j’ai passé pas mal de temps dessus depuis et je trouve une belle dynamique. Je pense personnellement que plus que l’aspect matériel, c’est l’aspect images, rencontres, récits qui est le plus intéressant et qui manque cruellement à d’autres sites ! Et hop, un fil RSS de plus pour moi ;-) Merci !
Merci à toi Vincent de nous avoir accordé de ton temps et de partager avec nos lecteurs et visiteurs cette interview bien sympa
Voir le site photo de Vincent Luc et son Blog.


