[Interview] Dorianne Wotton : "je triche, truque, manipule et assume !"

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[Interview] Dorianne Wotton :
Chaque semaine, l'équipe de Photovore.fr vous fait découvrir un photographe dont le travail lui a particulièrement plu. Place à l'interview de la semaine !

Dorianne WottonPhotographe de son monde intérieur, Dorianne Wotton cherche à représenter, au travers de son œuvre photographique, ce qu'elle a baptisé elle-même "l'esthétique de la désolation". Photographe d'un imaginaire fabuleusement diabolique, Dorianne multiplie aujourd'hui les supports artistiques mettant toujours l'image fantastique au cœur de ses créations.

 

Vous expliquez que votre passion pour la photographie débute lorsque vous recevez votre premier appareil photo en 2007. Expliquez-nous d’où vient cette passion.

Par hasard ! Par curiosité ! Par nécessité ! J'ai toujours ressenti le besoin de pratiquer divers modes d'expression. Je n'isole d'ailleurs pas cette passion de mes autres pratiques, plus confidentielles (écriture, musique). Par ailleurs, plutôt que de "passion de la photo", je parlerais plus volontiers de "passion de l'image". Je me consacre d'ailleurs de plus en plus à des créations vidéos par exemple.

Il y a quelques années, un appareil entre les mains, je me suis aperçue que la photographie pouvait être un puissant vecteur me permettant de transcrire ces images mentales que je ne savais exprimer, de matérialiser mes visions. En somme, la photo se veut la traduction graphique de ma perception du monde. Par ailleurs, la capture de l'image est rapidement devenue une grande joie physique et intellectuelle.

Les premières photos que j’ai réalisées ont d'abord été des natures mortes. Puis j'ai commencé à réaliser des autoportraits. En effet, je manquais cruellement de confiance en moi et je ne me sentais pas légitime "dans ce milieu" (d'ailleurs, mon ressenti sur ces deux aspects n'a guère évolué et j'ai un avis très critique, voire très négatif, sur mon travail). Après quoi j’ai commencé à prendre en photo des membres de mon entourage.

Puis, j'ai passé le pas, et j'ai commencé à travailler avec des "modèles" (je n'aime pas ce terme, d'où l'utilisation des guillemets). Je n’ai aucun critère esthétique. L’important, c’est toujours cette ligne directrice dans mes travaux : qu’il se dégage quelque chose de fort ! Si le modèle doit donc avoir une qualité, c’est "juste" être expressif ! Je ne recherche pas une morphologie particulière mais plutôt des personnalités, le psychisme en image.

C'est donc en autodidacte que j'ai fait l'apprentissage de la photographie, avec néanmoins les conseils, avis et critiques de différents professionnels. Ce cheminement peut avoir des inconvénients. Il présente néanmoins l'avantage de se libérer des contraintes techniques et d'avoir une approche plus instinctive, plus libre. Depuis quelques temps, mes créations se diversifient et je privilégie une approche pluridisciplinaire, souvent autour de l'image : vidéo, VJing, arts numériques... Que réserve l'avenir ?!

Depuis quand votre approche photographique est orientée vers ce que vous appelez "la représentation de l’esthétique de la désolation" ? Pourquoi avoir choisit ce type de photographies ?

Mon approche photographique est en effet principalement consacrée à la représentation de ce que j'appelle "l'esthétique de la désolation".  Il s'agit de montrer le monde tel que je le ressens, de souligner l'obscur, le mystérieux... Attirer le regard sur ce qui fait sens, sur ces multitudes de petites choses sur lesquelles les regards ne s'attardent pas car elles ne rentrent pas dans les codes esthétiques ou moraux.

Ma démarche demeure profondément instinctive, avec une grande part d'indicible. Et cette dimension éminemment subjective est importante pour moi. Je met un point d'honneur à ne jamais expliquer ce que peuvent signifier mes créations. Je pense qu'il faut permettre aux choses de se donner à voir, délivrées des codes de la représentation, des rapports codés entre formes visibles et production d'effets de signification. Je préfère que mes images hypnotisent, fascinent, écœurent ou envoûtent quiconque regardent, ces intimités, ce défi personnel, cet abandon de soi que j'essaie de capter. La pire chose serait que mes images laissent indifférent. Expliquer ce que j'ai voulu dire ou mettre en valeur, c'est retirer aux "spectateurs" la possibilité de jouir de mes créations comme ils le souhaiteraient, les amputer de leur sensibilité. A chacun de voir, à chacun de se faire une opinion.

Comment réalisez-vous ce type de photographies ? Si vous utilisez la retouche photo, quels sont vos logiciels de prédilection ?

Là encore, c'est essentiellement une question d'instinct. Parfois, je vais prendre mon appareil et me laisser guider. Je shoote au fil de cette errance, au gré de ce qui attire mon œil. Parfois, j’ai juste une atmosphère en tête, parfois, un thème. Mes séances sont souvent proches du chaos organisé.

En ce qui concerne les retouches, le degré de post-production dépend des séries. A minima, je ferais quelques correctifs sur la lumière. Je travaille essentiellement avec Lightroom. Je joue essentiellement sur les textures, surimpressions, calques. On ne peut pas dire que je privilégie une approche vériste de la photographie ! J’ai découvert la surimpression par hasard, dans le tâtonnement de ma démarche… C’était pour moi comme une suite, un parallèle ou un écho du travail de reflets que j’effectuais déjà. Par là même, j’ai découvert que la retouche était pour moi un mal nécessaire ou un moyen efficace.

La photographie doit permettre de jouer avec le temps, de créer des fictions, de travestir la réalité. C’est en cela que la retouche peut parfois être pertinente dans le cadre de mes travaux, pas tout le temps et à des degrés différents. J’y ai recours pour parvenir à mes fins.

L’image est souvent vantée comme réaliste et naturelle. Pour moi, la photographie est surtout une simple illusion de réalité. Je ne pense pas que l’appareil photo soit un dispositif neutre d’enregistrement visuel, qui permet à lui seul une véritable mise à nu de la nature profonde du sujet représenté. On peut se rapprocher d’une certaine vérité, mais à quel prix : imposition d’un fond neutre, suppression des effets fastueux en privilégiant les tenues les plus quotidiennes, voire en faisant poser nu, restriction du cadrage au visage, suppression de toute interaction avec les modèles en les photographiant à la dérobée, etc. Bref, les reconstitutions réalistes ne laissent guère de place à l’imaginaire. Et donc, ça ne colle pas avec mon approche de la photographie, ce que j’en attend, ce que je veux faire. Pour parvenir à créer de l’étonnement, de la surprise, voire un certain malaise, je recours à la retouche. Cela me permet de créer ces vues a priori impossibles à fusionner, ces montages peu soignés, ces barbouillages parfois criards. Je triche, truque, manipule. Et j’assume !

Quels sont pour vous les éléments indispensables pour une photo d’introspection réussie ? Avez-vous des conseils à donner à nos lecteurs ?

Tout cela est venu naturellement. Je ne me suis même jamais véritablement interrogée s’il y avait une voie à emprunter pour réussir ce type de photographie. Il ne s’agit en tout cas jamais de faire des séances ultra calibrées. Je pense qu'il est nécessaire de laisser des espaces de liberté, une sorte de merveilleux foutoir organisé d’où se dégage une merveilleuse spontanéité, qu’on ne retrouve pas sur les séances trop préparées en amont.

Je me sens peu à même et peu légitime à donner des conseils, mais si je ne devais dire qu'une chose, c'est que dans un monde où le regard de l’autre est inévitable, nous avons tendance à s’oublier et à « paraitre » pour plaire plutôt que de « paraître » pour « être ». Ma démarche, même si elle n'est pas toujours évidente, permet parfois d’apprendre ce qui est vraiment ou du moins tenter de comprendre et aussi de laisser la place au hasard, à l'inattendu, aux possibles. C’est sans doute la raison pour laquelle je ne suis pas trop adepte des photos de mode ou des shootings en studio (trop de préparation). Ça bride ma créativité. Attention, cela ne signifie en rien que je remette en question la qualité de ce qui peut être fait par beaucoup de photographes de mode et/ou privilégiant le studio. C’est juste que mon approche est différente !

Avec quel type de matériel travaillez-vous ? Avez-vous des petites "manies" de photographe ?

Je canonise ! Et je jongle entre différents cailloux, en fonction des séances et de l'inspiration du moment. Enfin, je privilégie la lumière naturelle ! Je mentirais si j'affirmais qu'il ne m'arrive jamais de rêver de tel boîtier, tel objectif, etc. Néanmoins, j'ai appris à me contenter de ce que j'ai et à faire avec ce que mes moyens financiers me permettent (on en revient malheureusement toujours à ces considérations pragmatiques...) ! Je ne suis pas obsédée et finalement peu au fait de l'actualité des nouveautés techniques. Je ne cherche pas à avoir absolument LA nouveauté. Les choses seraient tellement simples si c'était le matériel qui permettait de faire les bonnes photos. L’important, selon moi, c’est le regard que l’on porte sur les choses. Avoir l’œil. La technique, comme le matériel, aident. Mais ça ne suffit pas. Les aspects matériels ne m'intéressent donc que de manière secondaire. J'attache plus d'importance à la sensibilité créative. De toute façon, compte tenu de mon approche graphique (je privilégie le grain, le vignettage, le flou, le bruit, etc.), je doute que l'acquisition de très haut de gamme soit utile ! Avoir du bon matériel haut de gamme pour massacrer l'image... à quoi bon ? 

Si vous deviez nous présenter la photo que vous préférez ou dont vous êtes la plus fière (la vôtre), et nous expliquer pourquoi vous l'aimez tant :

Voilà une question que je ne me suis jamais posée... et que je pense ne jamais me poser ! D'une part, je n'ai pas confiance en ce que je fais. C'est assez sain, en ce sens où cela permet la remise en question, mais cela m'empêche d'avoir une vue objective sur mes créations. Et puis, d'autre part, prendre une photo, c'est un peu comme un rêve ou un fantasme que l'on réalise : que nous reste-t-il une fois que cet immense plaisir a été réalisé ? En formalisant trop précisément une photo "dont je suis fière", j'aurais trop peur que sa réalisation laisse par la suite la place à un immense vide. Enfin, cette question sous entend que je puisse avoir une vision claire et arrêtée de ce que je souhaite photographier en priorité. Or, j'espère quand même évoluer. Je raisonne davantage sur ce qu'est, à un moment T, la photo idéale. Et bien c'est celle qui est poignante, qui véhicule des émotions vives à celui qui la voit, qui n'est pas qu'esthétique. Cette photo là, je la cherche au quotidien, c'est en perpétuelle évolution. C'est une quête permanente. Un moteur !

Quels sont vos projets photographiques pour 2013 ?

Beaucoup de projets sont actuellement en cours. Il s'agit notamment de diverses séries de personnes, de lieux, d'évènements (commandes ou projets personnels). J'ai enfin le plaisir de "m'exporter" et je vais présenter mes travaux à Vienne du 14 avril au 18 mai. Il s'agit ni plus ni moins de ma première exposition photographique en solo. Mes photographies vont aussi voyager au Portugal à la rentrée... J'en suis très heureuse et j'espère que d'autres opportunités de ce genre vont se présenter. Une de mes séries photographiques ("Bodies") va également être présentée dans le cadre du Festival Européen de la Photo de Nu d'Arles. Plusieurs participations à des salons sont également prévues. Tout cela est extrêmement stimulant ! Une foule de projets sont également en réflexion ou en cours. Mais par superstition, je n'ose pas en parler !

J'essaie également d'avoir plus systématiquement une approche pluridisciplinaire. Je m'intéresse à la vidéo par exemple : elle me permet de donner à mon travail un caractère plus dynamique. D'ailleurs, je devrais poursuivre dans les mois à venir la réalisation de clips vidéo. De même, depuis janvier, j'ai créé avec Exomène (exomene.com), mon compagnon dans la vie, le crime et l'art, un collectif artistique dédiés aux arts digitaux (le collectif « l:ed », http://www.l-experiments-digital.com/). Beaucoup de projets sont en développement et devraient être proposés au public à l'automne. La plupart de ceux-ci s'appuient sur mes travaux photographiques.

Plus largement, modestement, pragmatiquement, j'espère continuer en 2013 à « faire de l'image » en suivant mes émotions.

Les clichés de Dorianne Wotton

Vous pouvez retrouvez l'ensemble du travail de Dorianne Wotton au choix sur son site Internet, www.dorianne-wotton.com, mais également sur sa page Facebook sur laquelle elle partage également les créations son collectif consacré aux arts digitaux. En attendant découvrez ci-dessous ses clichés que nous partageons avec vous.

Pour découvrir plus de photographe, venez consulter notre rubrique Interview photographes.





Avatar de Aurélien Calonne
24 avril 2013 à 13h45
Merci pour la découverte, j'adore son univers !
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Avatar de Marvel Puzzle+Quest+Hack
1 nov. 2014 à 07h38
Merci 8)
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Photo de Ariane Journois

Article d'Ariane Journois

Publié le 16/04/2013

Les escaliers de la Butte sont durs aux miséreux, les ailes du Moulin protègent les amoureux.

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Compression des images indépendamment les unes des autres pour faciliter le montage