
C’est avec grand plaisir que nous allons, cette semaine, partager avec vous une très belle interview du photographe naturaliste Jean Philippe Delobelle. Photographe simple et talentueux, Jean Philippe Delobelle nous offre un vrai bol d’air sur la nature et notre environnement, vous plongerez sans nul doute dans ses magnifiques photos de paysages ou animalières, une belle rencontre entre un biologiste naturaliste et la photographie… Enseignant en Haute Savoie, Jean Philippe arpente saisons après saisons les Alpes, le Jura et d’autres contrées lointaines comme la Californie. Grâce à la photographie, il témoigne et enrichi nos connaissances et nôtre regard sur notre jolie planète !
Bonjour Jean Philippe, la photographie une réelle passion, d’où vient-elle ?
J’ai pratiqué la photo depuis l’adolescence, en héritant de mon père une antique caméra folding moyen format, et en passant des heures en chambre noire, à une époque, pas si lointaine, où le numérique n’existait pas encore… Plus tard, devenu naturaliste passionné, et biologiste diplômé, j’ai acheté mon premier 24×36, et la photo est rapidement devenue un élément essentiel de ma relation avec la nature, en permettant de capter des lumières, des paysages, des êtres vivants ou des phénomènes qui me fascinent, et qui sont ainsi archivés, préservés alors qu’ils s’évanouissent dans la réalité aussi vite qu’ils sont apparus. La chambre noire de jadis est devenue une chambre claire, numérique, où l’émotion renaît lorsque que l’image enregistrée redevient visible dans toute sa richesse.
La photo n’est pas simplement un enregistrement neutre : elle exprime aussi l’interaction entre un sujet et un photographe, à travers le choix d’un cadrage précis et d’un moment particulier… En cela, elle est un art, même si l’essentiel du travail est réalisé par la nature elle-même !

D’où provient cette attirance pour la nature et la photographie animalière ?
Naturaliste avant tout, et passionné par la beauté des paysages de montagne, je pratique la photo comme à une autre époque, j’aurais sans doute pratiqué la peinture ou l’aquarelle : c’est une façon de rendre les instants plus durables, et plus intenses par le défi de transformer en image des sensations et des émotions, et de les partager avec d’autres.
Photographier un être vivant ou un paysage, c’est s’obliger à en représenter toute la richesse sous une forme épurée, voire symbolique, et cette démarche, quand elle aboutit, est réellement passionnante : elle procure à l’instant du déclenchement un sentiment de plénitude et d’aboutissement. Tous les mordus de photo connaissent bien cette ivresse, et lorsqu’elle a pour cadre la splendeur de paysages sauvages, il est impossible de s’en priver !
Même si celle-ci n’est pas terminée, avez-vous rencontré des étapes importantes dans votre carrière ?
J’ai voyagé plus d’un an en Afrique, sac au dos, à la fin des années 80 : je n’avais qu’un matériel très limité, mais je conserve un souvenir exaltant de rencontres avec des gorilles de montagne au Congo, des lémuriens à Madagascar, ou des léopards en Tanzanie : au retour, j’ai contacté l’agence Bios, qui, malgré la modeste qualité de mes images, m’a intégré dans son équipe de photographes. Cette reconnaissance m’a incité à m’équiper de façon plus sérieuse, et à améliorer mes compétences techniques et artistiques, essentiellement autodidactes…
Un autre long voyage, dans l’ouest américain, m’a initié à la photographie de paysage en grand format, une technique peu pratiquée en Europe, mais qui fait l’objet d’un véritable culte aux USA, depuis Ansel Adams ; cela à abouti à une nouvelle étape, déterminante : j’ai travaillé des années à réaliser des images à la chambre moyen format sur les changements des paysages au cours des saisons en montagne… cette démarche a aboutit à un livre paru chez Glénat : « les métamorphoses de l’alpe »
Dernière étape : le passage au numérique, dont les atouts sont aujourd’hui évidents, et qui a rendu l’acte photographique à la fois plus simple et plus riche en potentialités.
Globe-trotter et photographe naturaliste sont-ils compatible avec vie de famille ?
Je voyage au cours de mes loisirs, et ma compagne est aussi motivée que moi pour la randonnée ou la vie en pleine nature : les choses se passent donc au mieux…

Photo animalière rime souvent avec finance difficile, comment vous en sortez-vous ?
J’ai un métier stimulant, enseignant, et cette activité salariée à temps partiel me laisse assez de temps libre pour pratiquer ma passion sans stress, et avec la garantie d’un salaire… Les revenus liés à la photo sont un complément bienvenu, qui finance largement mon matériel et mes voyages, malgré une baisse assez sensible depuis l’apparition du numérique et le développement du Web… Pour en vivre, il faudrait consacrer 100 % de mon temps à l’image, et cela pourrait vite devenir une forme d’esclavage : je préfère varier mes activités, afin de garder une réelle motivation dans cette passion. Et je me sens trop indépendant pour organiser des stages ou des voyages organisés, comme une agence me l’a proposé récemment.

Avec quelles agences photos travaillez-vous ? Avez-vous des conseils à nous donner à ce sujet ?
Bios distribue mes images depuis 1992, et j’ai rejoint Sunset plus récemment. Je travaille aussi en direct avec des éditeurs comme Glénat, ou des magazines, des entreprises… Par rapport aux années 90, la situation est plus difficile puisque nombre d’agences ont mis la clé sous le paillasson, ou ont du se regrouper pour survivre. Les magazines nature étaient aussi plus nombreux autrefois. Le numérique et internet (en particulier avec les microstocks) ont cassé le marché et rendu l’activité photographique plutôt aléatoire. Cependant, on peut toujours proposer ses images aux agences nature, si on possède un dossier solide de quelques centaines de photos sur des sujets originaux : on vous fera bon accueil si la qualité est vraiment au rendez vous.
Selon vous, est-il encore possible pour un amateur de se lancer et de réussir dans une carrière de photographe animalier ?
La niche écologique est très, très réduite ! Bien sur, on peut essayer, mais le talent photographique est loin de suffire !! il faudra surtout avoir beaucoup d’initiatives, être un excellent agent de son propre travail, et passer plus de temps à trouver des clients qu’à faire des affûts en pleine nature, avec l’angoisse de périodes de creux, et de fins de mois très difficiles. J’ai été tenté à une époque de passer le pas, à l’âge d’or où une image pouvait rapporter 4 fois la mise actuelle… mais j’ai préféré finalement opter pour une option plus confortable, en gardant un métier à temps partiel, et en consacrant tout mes loisirs à ma passion. Il y a potentiellement un marché pour une dizaine de professionnels en France, mais guère plus…
Quel matériel photo utilisez-vous ? Est-il mis à rude épreuve ?
Je suis fidèle à Nikon depuis très longtemps, et j’utilise actuellement un D300 et un D5000 (léger et pratique avec son déclenchement silencieux). En grand angle, j’ai un 10-24 et un 14-24 nikkor (d’une qualité fabuleuse), en focales moyennes un Sigma 24-70, associé à un 60 mm Nikkor pour la macro, et en longues focales un Sigma 100-300, léger et pratique en montagne, et un 120-300 2:8, plus lourd et encombrant, mais excellent, associé parfois à un multiplicateur sigma x 1,4, qui conserve un très bon piqué à 420 mm.
J’ai aussi plusieurs flashes Nikon, des diffuseurs, un trépied carbone Benro, et un Manfrotto, très stable, une télécommande pour les déclenchements à distance… Pour ranger tout cela, un sac à dos Lowepro pour les balades, et en montagne ou pour les voyages, un Lafuma Landcruiser 70 l, très bien conçu.
Le matériel est aujourd’hui très résistant et fiable, et le principal souci en voyage est plutôt de tomber en panne de batterie, surtout dans certains pays où les prises de courant sont denrée rare !

Aujourd’hui, que contient votre sac à dos ou votre fourre-tout sur le terrain ?
Cela dépend bien sur du but visé : j’essaye toujours de me charger le moins possible en anticipant au maximum selon les sujets : pour les paysages, un boitier associé à deux ou trois objectifs suffit, complété éventuellement par un trépied carbone. Pour des affûts au martin pêcheur par contre, je transporte plus de 20 kg de matos (tente d’affût, 5 flashes, etc…) En montagne, on ne peut pas trop se charger, sinon, on n’a plus aucune énergie pour arpenter les sentiers escarpés: je ne prends alors qu’un ou deux objectifs légers.
Le contenu de ton sac photo est-il différent en fonction des pays ou des sujets rencontrés ?
En voyage, le poids et l’encombrement sont des facteurs déterminants : je voyage le plus léger possible et me contente d’un seul boitier (Nikon est très fiable) de trois ou quatre objectifs pour couvrir l’ensemble des focales depuis le 10 mm jusqu’au 300 mm, (420 mm avec un multiplicateur), un ou deux flashes et un trépied carbone, deux cartes 4 ou 8 Go et un disque dur nomade pour sauvegarder mes images : cela fait déjà plusieurs kilos auxquels il faudra ajouter les vêtements, chaussures, vivres… j’essaye de ne pas dépasser 15 à 20 kg au total, sinon, le voyage devient vraiment trop inconfortable. Si je peux louer un véhicule, comme aux USA ou en Namibie, le poids est moins préoccupant.

Photographe à la chambre, en quoi consiste cette technique ?
Une chambre photographique est un appareil muni d’un soufflet en cuir, avec à l’avant un objectif interchangeable et à l’arrière un dépoli, pour faire la mise au point… celle-ci réalisée, on remplace le dépoli en verre par une émulsion de format 6×9, ou plus, et on obtient après développement une splendide diapositive, avec une richesse de détails et de nuances infiniment supérieurs à une diapo 24×36. La bascule de l’objectif permet une mise au point nette sur toute la profondeur de l’image, et le décentrement évite les lignes fuyantes (arbres convergeant vers le ciel par exemple)
J’ai réalisé avec une chambre Arca 6×9 la plupart des images de mon livre « les métamorphoses de l’alpe » : c’est une technique complexe et exigeante, lente et lourde, mais aussi très satisfaisante à la fois par le résultat et par la démarche très réfléchie et patiente qu’elle impose… Cependant, en 2009, il faut admettre que la qualité des capteurs numériques, des objectifs et des traitements type DxO permettent l’obtention d’images au moins équivalentes, avec un matériel beaucoup plus léger.

Quel regard avez-vous sur le matériel photo et quels conseils donneriez vous aux amateurs ?
Le numérique est désormais la norme, et les problèmes constatés il y a quelques années ont été largement corrigés : je ne me vois pas
photographier aujourd’hui en argentique (ne serait-ce que pour des questions de coût) et je n’en ressens aucune nostalgie. Il y a infiniment moins de déchets et de déception en numérique qu’avec des émulsions argentiques, et on voit immédiatement des problèmes techniques qui autrefois étaient irrattrapables.
Quelques conseils ? je ne suis pas un fan de technique, mais l’expérience montre qu’il faut éviter les zooms de trop grande amplitude, style 14-300 : c’est tentant, mais la qualité n’est jamais au rendez vous et on regrette vite son achat ; de même, les compacts et bridges peuvent rendre service, mais leurs limites sont vite atteintes : les reflex « experts »restent incontournables pour obtenir des images de qualité ; au niveau marques, je suis convaincu de l’équivalence des diverses marques de boitiers haut de gamme; les objectifs Nikon sont souvent excellents, mais chers, et Sigma produit d’excellents téléobjectifs « pro », beaucoup plus abordables et moins lourds, que j’apprécie donc beaucoup !
Combien de photo avez-vous dans votre photothèque, et comment les stockez-vous ?
Combien, je ne saurais le dire, mais j’ai du me procurer récemment un nouveau disque dur externe de 1000 Go ! Ce qui représente des dizaines de milliers d’images stockées en haute définition. Toutes ces images sont sauvegardées aussi sur d’autres disques durs externes, pour éviter tout risque (ce qui m’a évité une catastrophe il y a quelques années lorsque mon ordinateur a grillé…) J’ai aussi des milliers de diapo 24×36 et 6×9, triées et stockées sous Panodia, dans des dizaines de classeurs. Le classement des images numérisées se fait très simplement sous Photoshop, avec Bridge, et je peux retrouver une image en quelques secondes… C’est loin d’être aussi simple pour une diapo au fond d’un classeur ! Picasa me rend aussi souvent service pour retrouver une image.

Que pensez-vous et quel regard avez-vous sur la photographie d’aujourd’hui ?
Sans doute est-il plus facile de réaliser d’excellentes images aujourd’hui qu’il y a dix ans, lorsque l’argentique ne pardonnait aucune erreur : cela met la barre très haut, et c’est très bien. Le piqué et la richesse des détails, en particulier dans les ombres, la possibilité de modifier la sensibilité, l’autofocus ou les rafales ultra rapides, toutes ces avancées techniques rendent la photo encore plus passionnante que par le passé, et en reculent les limites. Cependant, c’est, et ce sera toujours, le regard du photographe qui fait l’image
J’apprécie tout particulièrement le fait que la prise de vue ne s’arrête plus au déclenchement : on peut travailler ensuite l’image brute pour en tirer la quintessence, c’est-à-dire restituer fidèlement la réalité, alors qu’autrefois, la photo n’était parfois qu’un reflet affadi de l’image que l’on voulait conserver. Je n’hésite pas à exploiter au mieux les potentialités de Photoshop, de DxO (hautement recommandé !!) ou d’Hélicon focus, pas du tout pour « truquer » l’image, mais au contraire pour la rendre fidèle à la réalité, et à l’émotion que j’ai ressentie en la prenant.

Quel est votre regard sur les banques d’images et microstocks qui vendent des photos à 1€ ?
C’est un vrai gâchis, qui tue les agences et met au chômage des photographes. Brader ainsi ses images dans l’espoir naïf de les voir publiées est indigne : chacun peut très bien réaliser des expositions ou mettre ses images en ligne : au moins les images seront-elles appréciées, sans dégâts collatéraux. Quel intérêt de vendre 1 € une photo ? C’est admettre qu’elle ne vaut rien… Malheureusement, cela va dans le sens du « tout gratuit », concept démagogique à la mode qui n’a pas fini de faire des ravages chez les créateurs et les auteurs.

Comment décrivez-vous votre approche de la lumière ?
90 % des belles images de paysage sont réalisées à l’aube ou au crépuscule : la lumière est alors douce, chaude et riche en multiples nuances et ombres délicates. L’air est calme, et parfois la rosée ou le givre sont au rendez vous. Un photographe naturaliste doit donc savoir se lever avant l’aurore pour profiter de ces instants magiques, vite dissipés… On peut bien sur faire de belles images à d’autres moments, par exemple en hiver, quand la neige rend le sol lumineux, ou en automne par temps nuageux dans les sous bois. Dans tous les cas, c’est la qualité de la lumière qui fait l’image, et il faut savoir attendre le moment opportun : un logiciel peut optimiser une bonne photo, mais une image médiocre le restera. Les plus belles lumières sont souvent en contre jour partiel, qui illumine les objets : marcher vers le soleil me donne souvent des idées de prise de vue.
Proche de l’environnement et de la nature, comment contribuez-vous à sa conservation ?
J’appartiens à diverses associations comme la Ligue de Protection des Oiseaux, à diverses associations naturalistes de Rhône Alpes (Frapna –
CPIE Bugey Genevois) et à Mountain Wilderness, qui s’efforce de préserver les espaces montagnards encore sauvages. J’échange mes observations ou découvertes avec des amis naturalistes, et au quotidien, je m’efforce de sensibiliser mes élèves à l’environnement local, à travers de nombreuses sorties sur le terrain. Par ailleurs, je pense que réaliser de belles images de nature et d’animaux est un moyen efficace pour toucher le grand public et de l’inciter à la conservation des habitats et espèces sensibles.
Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez réalisé techniquement cette photo ?
Comme très souvent en paysage, la technique est des plus simples : je me suis contenté de déclencher l’appareil en semi automatique, sur trépied, muni d’un objectif grand angle…
En réalité, le véritable défi, pour réaliser une belle image de nature, est d’être présent au bon moment, lorsque tous ses éléments se mettent en place et métamorphosent le banal en exceptionnel : cela suppose de bien connaître les sujets potentiels, et de les courtiser assidument, saison après saison, jusqu’à obtenir l’image attendue. Cette image n’est donc pas le fruit d’un hasard heureux : je connais bien ces gorges et j’attendais depuis longtemps qu’un froid intense et prolongé forme des stalactites à la surface des parois moussues ; après plusieurs déconvenues, j’ai enfin eu le plaisir de voir ce que j’avais imaginé. Et la brume a ajouté une touche imprévue et romantique à l’image…Il s’est tout de même écoulé quatre ans entre la découverte du sujet, et la photo.

Est-il difficile de trouver et de photographier un martin pêcheur en période de nourrissage ?
Bien que très farouche, le martin pêcheur est plutôt facile à repérer : il suffit de longer une rivière patiemment, en mai ou juin, jusqu’à entendre son chant territorial très sonore, sur deux notes sifflées… On peut ensuite localiser ses secteurs de pêche préférés, ou bien chercher son nid, creusé dans une paroi d’argile au dessus de l’eau. Les nourrissages des poussins culminent fin juin et donnent lieu à des allers retours très fréquents des parents qui se posent à proximité du nid, souvent sur la même branche. En se montrant patient et discret, on peut alors réaliser de très belles images depuis un affût, mais attention, le moindre mouvement sera repéré ! Pour des images en vol, c’est beaucoup plus compliqué : il faut figer le mouvement au 1/4000e de seconde, avec des flashes réglés sur le 1/16e ou le 1/32e de puissance (j’en mets 4 à 5 !), l’appareil est sur trépied, équipé d’un 60 mm, et déclenché à distance (ou avec une cellule automatique). Si les oiseaux se montrent trop inquiets, il faut immédiatement tout démonter ! (certains couples se montrent beaucoup plus confiants que d’autres)

Dans quelles conditions avez-vous réalisé votre reportage sur la chouette chevêchette ?
La chevêchette est un oiseau mythique et insaisissable : elle vit dans de sombres forêts de montagne, dans les secteurs les plus froids, parmi des arbres immenses… Minuscule et rare, elle est un défi pour les naturalistes, et je l’ai longtemps cherché dans le Jura et les Alpes, avant de repérer un couple. Il m’a encore fallu plusieurs années pour trouver la loge au printemps dernier, un ancien nid de pic épeiche creusé dans un tronc délabré. Cette espèce a la particularité de n’avoir aucune crainte de l’être humain, et il suffit d’imiter son chant pour la voir (parfois) se percher à quelques mètres pour observer l’intrus et même lui répondre en gonflant les plumes de colère, et en le fixant de ses yeux jaunes. J’ai utilisé un flash SB 800 et un Sigma 120-300 sur trépied pour réaliser ces portraits, et mon modèle, rassuré, a fini par s’endormir sur sa branche. J’espère pouvoir observer les poussins le printemps prochain, ayant raté le rendez vous cette année…

Avez-vous déjà été confronté à des situations atypiques, avez-vous des anecdotes ?
Il y a quelques années, a la recherche de Grand Tétras, j’ai eu la surprise d’entendre en plein jour un mâle, invisible, chanter : en essayant de l’appeler, je l’ai soudain découvert se précipitant vers moi et me « voler dans les plumes » en essayant de me donner des coups de bec : c’était un coq « fou », rendu très agressif et sans aucune inhibition, par un excès d’hormones. Il était trop près pour réaliser de bonnes images et il a m’a harcelé jusqu’à ce que je monte dans un arbre et m’y tienne caché…
Une autre fois, j’ai shooté un spectaculaire accouplement de Tétras Lyre avec une lumière magnifique, pour réaliser ensuite avec consternation que la pellicule s’était décrochée et qu’aucune image n’avait été prise. L’occasion ne s’est plus jamais présentée… Dans la gamme très grosse trouille, surpris par un buffle dans la savane au Kenya, et voyant ma dernière minute arrivée, j’ai tenté d’atteindre une lisière, m’attendant à chaque instant d’être soulevé de terre, quand, en me retournant, j’ai vu le buffle fuir de son côté, aussi épouvanté que moi, semble t-il ! Et en Namibie, nous nous sommes retrouvés avec une voiture en panne au beau milieu d’une région où des rhinocéros avaient été récemment réintroduits, cela fait tout bizarre…

Selon « Jean Philippe Delobelle », quelles sont les caractéristiques d’une photo réussie ?
En général, une belle image est simple, épurée, et elle capte immédiatement le regard par la richesse de ses couleurs, par ses lignes de force, par sa lumière, et par l’histoire qu’elle suggère… Une photo est bonne lorsqu’elle métamorphose le réel, souvent confus, par un cadrage rigoureux qui exploite au mieux les potentialités naturelles, et fait coïncider l’image avec la perception initiale du photographe… Le choix de l’instant du déclenchement est particulièrement déterminant pour les photos animalières, de même que le choix de la meilleure lumière possible pour un paysage.
Une bonne image déclenche immédiatement l’intérêt, ou l’émotion, ou une interrogation : si aucune réaction n’apparaît spontanément, chez l’auteur ou chez une tierce personne, l’image est ratée, même si techniquement, tout est impeccable.

Les concours ou les festivals comme le célèbre Montier-en-Der sont de plus en plus convoités et difficiles, quelles seront, selon vous, les tendances à venir ?
Dans la mesure où le jury change chaque année, il me semble bien difficile d’anticiper une tendance précise à priori… La quantité d’images soumises au concours ne détermine pas forcement une évolution technique vers des images de plus en plus difficiles à réaliser, car c’est d’abord l’émotion esthétique ressentie par ce jury qui prime : une photo très basique techniquement, mais émouvante, sera sans doute toujours primée sur une image parfaite, mais froide. D’ailleurs, ce ne sont pas toujours les pros qui sont récompensés dans ces concours. Ce ne sont pas non plus les « meilleurs », mais simplement les auteurs d’une image qui a séduit une majorité du jury.
Comment voyez-vous la suite de votre aventure en tant que Photographe ?
Pas de réel changement : je vais continuer à billebauder dans les alpes et le jura, à la recherche de belles images de paysages au fil des saisons, et de rencontres toujours aussi émouvantes avec des grands tétras ou des chevêchettes ; la passion est toujours intacte, et les évolutions techniques rendent les possibilités plus nombreuses, et les images encore plus belles. Je n’ai pas de plan de carrière, juste le désir de me faire plaisir au contact de la nature sauvage…
Pouvez-vous nous donner votre actualité à venir, exposition, reportage, voyage, livre, etc. ?
Je vais mettre mon site à jour, avec de nombreuses images de Californie, réalisées l’été dernier, ainsi que les sujets traités au printemps. Un site web est une forme d’exposition permanente, et j’ai beaucoup de plaisir en remanier les thèmes. Je ne pratique guère l’exposition classique, très coûteuse, et souvent aléatoire au niveau fréquentation…
Côté livre, j’ai un projet à mûrir avec l’éditeur Glénat, sur la nature au fil des saisons, à paraître en 2010.
Je réfléchis aussi à un projet plus personnel, illustrant les phénomènes naturels, aussi bien biologiques que géologiques, dans le cadre des Alpes, et en reliant ces phénomènes à leur aspect scientifique… Pour le prochain voyage, je laisse d’abord décanter le précédent, dont je trie les images, avant d’envisager une nouvelle destination : Australie ? Chili ? Philippines ? ou simplement les alpes, si vastes…
Pour finir, avez-vous une remarque à faire sur le site Photovore.fr et aux lecteurs
Internet a permis l’apparition de média nouveaux et souples, moins dépendant de la publicité que les magazines papier, qui ne sont pas toujours assez ouverts à la « vraie » photo, celle qui se vit au quotidien, dans toute sa sensibilité, et qui ne se réduit pas à des caractéristiques de focale ou de pixels.
Photovore apparaît très riche en contenu technique, mais donne aussi la parole à des photographes et regorge de conseils intéressants : c’est le type de magazine que j’aurais aimé trouver quand j’ai débuté, confronté à de multiples difficultés pratiques que j’ai mis des années à maîtriser. Il permet de découvrir le travail d’autres passionnés et de mieux percevoir les multiples façons de vivre la photo, à défaut d’en vivre… Longue vie donc à Photovore ! Et merci de m’avoir permis d’évoquer ma passion.
Voir le site du photographe naturaliste Jean Philippe Delobelle.
J’ai beaucoup apprécié l’interview de Jean-Philippe DELOBELLE et le trouve riche de sa vision de la photographie et de ses conseils. J’ai contemplé ses photographies qui l’illustrent et qui ont créé chez moi une réelle émotion, pour ne pas dire admiration.
Je lui souhaite de poursuivre son œuvre et de nous donner toujours le plaisir renouvelé de découvrir ses photos.