
Découvrez l’interview du photographe Christophe Suarez, un photographe hors du commun qui chasse les phénomènes météorologiques comme les orages. Le métier de photographe n’est déjà pas facile, mais affronter et capturer ces phénomènes restent selon moi un exploit ! Bravant les violences de dame nature, le chasseur d’orages observe et traque les cumulonimbus en espérant immortaliser une photo inoubliable et impressionnante pour les yeux comme pour la curiosité… Christophe décrypte pour nous son approche de la lumière et vous propose une interview enrichissante avec de magnifique photo d’orage à l’appui.
Bonjour Christophe, la photographie une réelle passion, d’où vient-elle ?
Bonjour Maxime, et merci de m’ouvrir les lignes de Photovore. Né en 1965, mon parcours de photographe est atypique. J’ai toujours connu mon père avec un appareil photo,
Polaroïd puis reflex. J’ai découvert la chambre noire à 15 ans avec un ami de la famille, puis développé moi même à l’aide d’un Krokus3. Cette passion naissante est pourtant restée confinée pendant de nombreuses années, comme si je devais auparavant trouver ma voie, être avant tout un acteur pour mieux mettre en scène la vie une fois le moment venu. A vrai dire, le jeu des pellicules ne m’a jamais plu. Je me souviens en avoir oublié des dizaines dans le boitier, par négligence peut-être, peut-être aussi par peur du résultat. Je n’ai jamais vraiment maîtrisé l’argentique. Au cours de ma carrière dans l’humanitaire (15 ans dans les années 90 et 2000), j’ai beaucoup voyagé. C’est aussi à cette période que l’importance du témoignage s’est forgée en moi. La photographie s’est naturellement imposée. Il m’a toujours semblé qu’elle seule pouvait figer la magie du présent, d’un regard, la forte symbolique d’une scène. J’ai toujours admiré les photographes de talent dont le boitier est le prolongement naturel de la pensée. Je ne fais pas partie de cette race de créateurs. L’histoire de ma photographie se situe plutôt au carrefour des passions. La météo, le ciel et les nuages ont toujours été fascinants à mes yeux et la photographie le moyen le plus élégant de transcender la magie des éléments. C’est avec mon premier appareil numérique que j’ai redécouvert mon amour pour la photo. Je pouvais enfin m’affranchir d’une technique dont je ne maitrisais pas tout et donner corps à mon rêve le plus fou: capturer les éléments.
D’où provient cette attirance pour la nature et les phénomènes météorologiques ?
Je crois bien que les éléments m’ont toujours attiré. Enfant, je relevais tous les jours sur un carnet les données affichées par ma petite station météo. A 8 ou 9 ans, un coup de foudre très proche à probablement scellé ce mélange de fascination et de respect pour la foudre et les phénomènes atmosphériques parfois violents. Dès lors, j’ai saisi chaque opportunité de vivre un orage ou une tempête. C’est en partie pourquoi j’ai choisi de faire mon service militaire dans la marine, me réjouissant même de traverser les redoutables rugissants du sud lors d’un grand périple. J’ai un rapport tout particulier avec les orages, cette fascination est un puissant stimulant. A vrai dire, chaque éclair est particulier, différent, dans sa forme ou son contexte, la magie du cliché me réserve toujours des surprises et le côté imprévisible des éléments suscite l’envie d’encore, même lorsque la technique est rodée.

Même si celle-ci n’est pas terminée, avez-vous rencontré des étapes importantes dans votre carrière ?
Malgré mon âge, je me plais à penser que ma carrière débute. Suite à une série de clichés un peu particuliers au dessus de Genève, en 2007, la Nasa a sollicité ma collaboration pour illustrer quelques conférences dans le monde. Une autre étape importante, celle d’une forme de reconnaissance, est ma collaboration avec Bios photo. Après quelques refus, j’ai obtenu ce oui si convoité auprès de deux agences, et j’ai finalement retenu l’offre de Bios Photo. Plus récemment, l’université de Genève a sélectionné un de mes clichés pour la promotion de son pôle sciences. L’affiche, qui mesure 3×5m, fait face à l’entrée de la télévision Suisse. Ce sont quelques victoires qui effacent les moments de doutes, de longues journées où l’on a parfois l’impression que rien ne se passe, journées ensoleillées où même la nature semble prendre une pause.

De nombreuses parutions dans les médias et un talent indéniable, vivez-vous de votre passion ?
Comme de nombreux photographes de nature, j’ai une activité alimentaire par ailleurs. Avoir une indépendance matérielle, c’est rester intègre et choisir sa photographie. Ceci étant, travailler par ailleurs, c’est aussi ne pas s’enfermer sur soi même, et prendre du recul lors des périodes de doute. A terme, j’aimerai vivre de mon activité, sans pour autant sacrifier le fil conducteur de mon travail.
Est-il possible de vivre de cet art ou de ce type de photographie, existe-t-il des niches ?
Vivre de la photographie me semble être un privilège aujourd’hui, celui de photographes qui ont fait de la photographie un mode de vie, et qui, dans l’adversité, ont su préserver la trame de leur travail. Donner le meilleur de moi-même dans le style que j’affectionne est une de mes priorités. J’ai eu quelques demandes pour des mariages ou des travaux spécifiques pour lesquels je n’éprouve pas d’intérêt particulier. Je préfère dans ce cas solliciter des amis qui se sentiront plus à l’aise. Ce que j’aime avant tout, ce sont les choix assumés. Il existe pour chaque spécialité des photographes que l’on peut citer en exemple et qui tirent leur épingle du jeu. Ce sont autant de niches qui demandent à être développées.
Avec quelles agences photos travaillez-vous ? Avez-vous des conseils à nous donner à ce sujet ?
Je travaille avec Bios photo depuis février 2008. Il s’agit plus précisément d’une collaboration. J’ai un profond respect pour la déontologie et le professionnalisme de cette équipe. Collaborer avec une agence est une magnifique expérience qui permet de jauger la qualité de son travail et de trouver l’équilibre entre l’intérêt commercial d’une photo et son intérêt esthétique. A moins de disposer d’un stock de plusieurs milliers de photos, les revenus ne permettent pas d’en vivre. En revanche, associer son travail à une agence, c’est le rendre plus visible. Il est essentiel de bien prendre le temps de choisir son agence. Chacune a une particularité, prendre le temps de choisir à qui l’on propose son travail, en fonction de la thématique, c’est augmenter ses chances d’être retenu. Je suis très rigoureux sur mes sélections, et encore plus lorsqu’il s’agit d’envisager une collaboration. La quantité n’est pas importante, même si une centaine de bons clichés semble être un minimum pour démarcher. Ce chiffre peu paraître faible, mais la sélection est drastique. Se singulariser par le choix d’un thème de niche, peu commun, ou un thème traité dans l’excellence est une bonne idée.

Selon vous, est-il encore possible pour un amateur de réussir dans une carrière de photographe auteur ?
Absolument. L’amateur passionné, lorsqu’il ne se cherche plus, se disperse probablement moins que le professionnel en quête de nouveaux contrats pour subsister. La liberté de choix dans les thèmes traités est sa plus valus. En s’affranchissant de la nécessité, le photographe amateur donne le meilleur de lui même, et progresse à son rythme. Le statut de photographe auteur rend compatible une vie professionnelle « classique » et une activité de photographe parfois trépidante. Au delà, ce statut particulier est un tremplin vers la professionnalisation. Car au fond, entreprendre une démarche de photographe auteur, c’est se projeter dans une future vie de photographe professionnel. Quant à la réussite, chacun y place ses propres phantasmes. Pour certains, ce sont quelques parutions sur des magazines reconnus voire une exposition prestigieuse, pour d’autres la réussite se mesure à l’épaisseur du porte feuille. Pour ma part, laisser une trace, une emprunte dans ce monde par trop éphémère, est exceptionnel. Par trace, il ne faut pas entendre notoriété, mais plutôt apporter d’une contribution, aussi modeste soit elle, à l’humanité. Dès lors, les mots « amateur » ou « professionnel » ne sont plus des frontières, mais juste un état d’esprit, une façon de définir sa place dans la société.

Quels matériels photos utilisez-vous ? Est-il mis à rude épreuve ?
J’utilise de préférence des boitiers tropicalisés. Ce sont en principe des boitiers de la gamme expert, car les boitiers pros, lourds et couteux, ne sont pas très adaptés à ma photographie. Mon matériel est mis à très rude épreuve. Humidité, pluie, vent, sont le lot quotidien du photographe météo. J’aime tout particulièrement les objectifs à focale fixe pour leur grande ouverture et l’excellence du piqué. Chacun de mes objectifs est doté d’un filtre UV. Lors d’un orage j’essuie parfois mon filtre toute les 30 secondes, la lentille frontale ne supporterait sans doute pas un tel traitement. Pour la photo de nuit, par temps sec, j’ôte les filtres pour éviter certaines aberrations chromatiques et les flares. Le filtre nd8 fait aussi partie de ma panoplie, notamment pour les éclairs de jour, car il permet des temps de pose de plus d’une seconde. J’attache une importance toute particulière à la qualité de mes trépieds, et je n’ai pas hésité à investir dans une rotule spécifique afin d’ajuster les axes à l’aide d’une seule molette de réglage.
Aujourd’hui, que contient votre sac à dos ou votre fourre-tout sur le terrain ?
Dans mon sac à dos, on trouve un 35 mm, 50 mm, 85 mm, 180 mm, un 12-24 mm, un objectif transtandard qui ouvre à f/2.8, des filtres ND8, des télécommandes radio, les chiffons pour essuyer le filtre UV, une lampe frontale, des batteries chargées et des cartes mémoires.
Le contenu de ton sac photo est-il différent en fonction des pays ou des sujets rencontrés ?
Lors d’une chasse à l’orage, chacun des accessoires est indispensable. J’utilise deux boitiers et deux trépieds. Pour les séances de nuit, ou les reportages, quelle que soit ma destination, je prends également tout mon attirail. En revanche, il m’arrive de faire des séances de travail plus spécifiques, en optant pour un seul objectif, le 35mm ou le 12-24 par exemple, voire le 180mm ! Le travail est moins dispersé, la recherche plus pointue. Mon prochain achat sera un objectif « couteau Suisse », probablement un 16-85.
Avec quel matériel informatique travaillez-vous sur le terrain ? Êtes-vous en relation direct avec des agences ou presses spécialisées ?
J’ai en permanence un PDA avec moi. La connexion internet me permet de suivre en direct l’évolution des cellules orageuses et de consulter mes e mails. Pour limiter l’encombrement, lors de mes reportages photo, je n’emporte pas d’ordinateur portable. De plus, l’ordinateur pourrait constituer le maillon faible d’une chaine relativement fiable, je vais au plus simple. Avec la presse, je collabore généralement pour de la photo d’illustration, il ne m’est jamais arrivé d’être pris par le temps car les épisodes violents restent fort heureusement assez éphémères. Pour certains organismes plus spécialisés, météo notamment, mon travail illustre des rapports ou des publications au long court. Il m’arrive aussi de proposer des reportages complets, le dernier exemple est un reportage sur les Chasseurs d’Orages pour Géo Ado. Proposer un reportage photo, texte & photos, voire un portfolio est une petite aventure, il m’est arrivé que le sujet passe à la trappe au dernier moment pour faire place à une actualité plus brulante, mais voir son travail publié est toujours un motif de satisfaction.

Quelles techniques utilisez-vous pour figer les éclairs, en existe-t-il plusieurs ?
Il existe effectivement plusieurs techniques mais certains réglages sont immuables. La sensibilité est toujours au minimum, 100 ou 200 iso selon le boitier. On place l’appareil en mode manuel, et l’objectif est calé à l’infini. La recherche de l’hyperfocale est une perte de temps et n’apporte rien au paysage de nuit, sauf cas particulier. Il faut distinguer les éclairs de nuit des éclairs de jour. De nuit, les poses varient de quelques secondes à une minute, en fonction du paysage et de sa luminosité. Ainsi, pour un paysage lumineux, je diminue le temps de pose, et vice-versa. Les éclairs sont éphémères, et c’est l’ouverture qui contrôle leur exposition. L’ouverture dépend de la distance et de la luminosité des éclairs. Pour des éclairs à plus de 20 kms, entre f/2.8 et f/5.6, de 10 à 20 kms, de f/5.6 à f/8, en deçà, supérieur à f/8. Bien entendu, la luminosité des éclairs varie aussi en fonction du milieu ambiant, des précipitations, de la pollution, etc., ces chiffres sont à ajuster en fonction des conditions de prise de vue.

De jour, il existe plusieurs techniques. L’une d’elle, celle dont je suis adepte, consiste à utiliser un filtre ND8 de façon à allonger le temps de pose à 1s, ce qui est le minimum acceptable. On peut aussi envisager le mode rafale, mais dans ce cas, on devra veiller à augmenter le temps de pose à quelques dixièmes de secondes, de façon à capturer l’éclair et toutes ses ramifications. Une troisième technique, empirique, consiste à compter l’espace entre charge décharge électrique, et déclencher à intervalles réguliers. Enfin, il existe des dispositifs électroniques qui fonctionnent sur le principe de la détection électromagnétique ou, plus simple, de la variation de luminosité, pour déclencher l’obturateur.
Quel regard avez-vous sur le matériel photo et quels conseils donneriez vous aux amateurs ?
Je me place en dehors de la concurrence entre marques. Si j’utilise plutôt une marque qu’une autre, il s’agit d’un pur hasard, un choix initial qui pourrait être remis en cause si un sponsor me proposait une collaboration. A mon sens, il existe pour chacune des marques du marché des boitiers et des objectifs à même de satisfaire l’utilisateur exigeant.
Si la maitrise du bruit est essentielle, la quête du pixel ou du raffinement ultime ne me semble pas en phase avec les exigences du photographe averti. D’ailleurs, j’ai souvent remarqué que les meilleurs photographes ne s’encombrent pas forcément d’un matériel estampillé professionnel, mais simplement de celui qui répond à leurs attentes. Les objectifs sont aussi au cœur de ma réflexion et je n’ai pas encore trouvé la solution miracle. Un des objectifs qui m’a le plus enthousiasmé est un 18-50 mm f/2.8 Sigma, avec lequel j’ai figé la plupart de mes éclairs en 2006 et 2007. Je n’ai jamais retrouvé les mêmes qualités de légèreté, piqué et colorimétrie, y compris avec des objectifs de la gamme professionnelle à plus de 1500 euros, mais ceci reste subjectif. Pour la photographie météo, ce qui fait la différence est la qualité du trépied et la fiabilité des accessoires. Le matériel est soumis à rude épreuve mais mes boitiers ne m’ont jamais trahi. En revanche, j’ai retrouvé plusieurs fois le matériel à terre lors du passage de fronts de rafale violents, c’est aussi la raison pour laquelle j’accorde autant d’importance aux trépieds.

Combien de photo avez-vous dans votre photothèque, et comment les stockez-vous ?
J’ai actuellement un stock d’environ 50000 clichés, dont la plupart ne seront jamais utilisés, car je fais souvent de longues séries et j’effectue un choix drastique en aval. je conserve tous mes clichés, et j’aime y revenir au fil des années, car je découvre parfois de petits joyaux dont j’ignorais l’existence. Les photos sont stockées sur trois disques durs que je dispose à des endroits différents. Les clichés envoyés à mon agence pour présélection sont stockés dans un dossier spécifique en Tiff et sauvegardé sur un disque dur externe. Le CD n’est pas assez fiable à long terme et j’ai déjà perdu des séries complètes stockées sur ce support.
Que pensez-vous et quel regard avez-vous sur la photographie d’aujourd’hui ?
La photographie a vécu plusieurs grandes mutations. La couleur dans le passé, l’ère du numérique à présent. A mon sens, l’avènement de ces nouvelles technologies ne tuera pas plus la photo que l’arrivée de la vidéo d’antan. Et l’émergence de photographes comme Vincent Munier, Serge Tollari, les frères Morazé ou Eytan Haddock – je pourrais en citer bien d’autres – démontre la bonne santé d’une activité en pleine effervescence. D’autres photographes reconnus, comme Hien Lam Duc, ont su négocier le tournant du numérique avec talent. En parcourant les sites web, je me délecte du travail de certains amateurs – au sens noble du terme – dont les photographies sont une source d’inspiration constamment renouvelée. Ce qui me gêne plus est la banalisation de l’image. Nous croulons sous des millions d’images que nous ne prenons plus la peine de regarder vraiment. Les banques d’images et les microstocks illustrent cette tendance. Elles sont le reflet d’une société où le profit est roi et la photographie devient, tout comme le hamburger, un objet de consommation courant. Le meilleur remède est probablement de persévérer, et de donner le meilleur de soi-même dans sa discipline, sans céder aux sirènes de l’offre et la demande, rester soi-même est toute la raison d’être d’une démarche artistique.

Justement, quel est votre regard sur les banques d’images et microstocks qui vendent des photos à 1€ ?
A vrai dire, comme la plupart de mes comparses je suis amer. Dévaloriser le travail d’un photographe et faire de son art un objet que l’on négocie comme on négocierait une cargaison de stylo Bic m’exaspère. Ce manque de respect pour la dimension artistique d’une œuvre photographique, et, en amont, le travail fourni par l’auteur, m’inquiète. Je ne connais pas un corps de métier où l’on accepterait d’être rémunéré quelques euros pour un travail sérieux, et ce juste pour le profit de quelques actionnaires ou hommes d’affaires qui ont trouvé LE bon filon. Aux excellents photographes qui collaborent avec ces enseignes je dis qu’ils se trompent, que leur travail serait infiniment plus reconnu et apprécié par une agence classique, et que cette démarche est plus gratifiante. Pour aller plus loin, les professionnels de la presse et de l’édition ont aussi leur part de responsabilité. Et lorsque je constate qu’un des acteurs de la presse illustre ses articles à l’aide de photos issues des microstocks, je me demande inévitablement quel est son rapport à la photographie. Le fait d’acheter des photographies à un amateur ne change rien à l’affaire. Les amateurs font un travail formidable de qualité, et le fait qu’ils ne vivent pas de la photographie n’est un pas prétexte acceptable pour en profiter.
Comment décrivez-vous votre approche de la lumière ?
Tel un éclair qui illumine un paysage de nuit, la lumière façonne notre perception du monde. A mon sens, la lumière appropriée n’est pas celle qui embelli la scène, mais celle qui relate avec justesse l’état d’esprit du moment. J’aime la lumière des éclairs qui dévoile les paysages. Le jeu des lumières, de nuit, dans la brume, est un spectacle dont je ne me lasse pas. Avec la photographie météo, la lumière est éphémère. Chaque cliché révèle des moments fugaces et la magie d’une nature qui change à chaque instant. C’est pour la rareté et la beauté de ces instants, parfois très courts, que je reste des heures sous les éléments…

Proche de l’environnement et de la nature, comment contribuez-vous à sa conservation ?
C’est un sujet sensible, merci de m’avoir posé la question. Paradoxalement, faire un effort pour l’environnement est un privilège de gens aisés. Les véhicules les moins polluants et les plus économes, les véhicules hybrides, sont hors de prix. Adopter un mode de vie plus « écolo », plus proche de la nature, que ce soit pour l’alimentation, l’environnement (en vivant à la campagne par exemple), ou les transports, semble réservé à une frange réduite de la population. Tout ceci a un coût pour ceux qui ont une vraie conscience et le désir de préserver la nature. Mais chacun, dans la mesure de ses moyens peut y contribuer. J’utilise mon véhicule comme seul moyen de locomotion, pour suivre les orages notamment. Souvent, nous nous regroupons à plusieurs. Je chasse régulièrement avec mes amis Gilles Duperron et Anthony Xavier, deux excellents photographes d’orages, ce qui est un plaisir, mais aussi une façon de réduire les frais et contribuer à l’effort pour la préservation de la nature. Pour ma part, hormis quelques situations particulières lors d’une chasse à l’orage, je suis très raisonnable au volant et me tiens loin des limites de vitesse habituelles. J’envisage actuellement l’achat d’un véhicule encore plus économique, donc moins polluant.
Pour aller plus loin, la mode est à la compensation carbone aux profits d’associations ou d’institutions. Si la démarche est louable, certains photographes peuvent se le permettre parce que leurs reportages ou documentaires génèrent de l’audience et donc de l’argent (un privilège de gens aisés encore ?). Mais une bonne conscience ne s’achète pas. En revanche, si la fin ne justifie pas toujours les moyens, il faut bien reconnaitre que la force de certaines images vaut des centaines d’articles. A cet égard leur démarche me semble juste. Photographier est un acte de témoignage. Je suis pour ma part très attaché à photographier l’environnement, les sources d’énergies et la pollution. Et, sans que cela constitue une justification absolue, il me semble parfois y trouver une forme de légitimité dans mes déplacements.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez réalisé cette photo, préparatif, prise de vue, etc. ?
Cette photo est le fruit de plusieurs coïncidences. Je m’apprête à partir en chasse sur la région de Chambéry. En regardant les radars météo, je renonce et reste en Haute Savoie, une excellente inspiration… Alors que je guette l’arrivée du front orageux depuis le Mont Salève, près de Genève, un chasseur d’orage, accompagné de son amie, me rejoint. Quelques instants plus tard, un premier front orageux se rapproche de Genève. C’est en observant de nombreux flashs dans notre dos, sur le versant nord du Mont Salève que nous décidons de bouger. L’amie du chasseur d’orage a une excellente idée: celle de se rendre au téléphérique du Salève, un endroit qui domine Genève du haut de ces 1000m. Abrités sous une petite avancée, nous y installons les trépieds sur des tables de bar. Un spectacle fantastique prend place ce soir là. Les éléments se déchainent sur Genève et nous assistons, de notre promontoire, à l’un des orages les plus violent qu’ai connu le bassin lémanique ces dernières années. Les cellules orageuses se succèdent, et l’exaltation transcende nos consciences. Nous ne sommes plus sur terre, le danger n’existe plus, cette osmose avec les éléments dure plusieurs heures et laisse une trace impérissable dans ma vie de photographe.
Pour la petite histoire, lorsque j’ai pris ce cliché, il ne me restait plus qu’une batterie avec la moitié de sa charge, presque plus de mémoire sur la carte SD, et je priais pour que le vent ne face pas trembler la table un peu instable sur laquelle le trépied était posé. Cette image a été plébiscitée par la communauté météo, a gagné un concours international en Espagne et demeure l’un de mes accomplissements. Je crois que j’ai vraiment mesuré sa portée lorsqu’un ingénieur de la Nasa me l’a commandé pour des conférences dans le monde, et lorsqu’un chasseur d’orage américain reconnu a dit de ce cliché: « Je donnerai la moitié de mes photos de tornades pour une seule photo comme celle-ci. »

Est-il difficile de prédire ces phénomènes orageux, existe-t-il des astuces ?
La prévision des phénomènes orageux est l’un des casses têtes pour les prévisionnistes. En effet, si on arrive aujourd’hui à prévoir avec un peu de certitude un risque orageux, son intensité et sa localisation précise demeurent délicats à prédire. En premier lieu, les prévisionnistes font un travail épatant, que ce soit sur le site de de Météo France ou plus généralement sur tous les sites qui traitent de la météo. Dans la communauté des passionnés d’orages, certains prévisionnistes, je citerai Mickaël Caïla en exemple, mettent leur savoir au service des passionnés et rédigent tout au long de l’année des bulletins de prévision optimisés pour les orages (voir le site « Chasseurs d’Orages » par exemple). Pour aller plus loin, les données des modèles de prévision sont désormais accessibles. Il existe plusieurs modèles dont les plus fréquemment utilisés sont GFS (modèle américain) et ECMWF (modèle européen). Avec un peu d’expérience, on y décrypte les principaux paramètres liés aux orages (instabilité ou cape, différences de température de l’atmosphère entre 850 et 500 Hpa, précipitations convectives, convergence en basse couche et en altitude, etc.). Ce sont des paramètres qui s’affinent en approchant de l’échéance, mais ils permettent d’anticiper un risque d’orage jusqu’à une semaine à l’avance.

Dans quelles conditions avez-vous réalisé cette photo sur l’halo lunaire près de Flaine ?
Un de ces soirs d’hiver où il fait très froid en Haute-Savoie, si ma mémoire est bonne près de -10° C, j’ai su que je devais sortir. L’instinct sans doute… A 800m je suis dans la brume et je pressens la présence d’une couche d’inversion un peu plus haut. A l’approche des Carroz, en contrebas de Flaine, je suis dans le brouillard, la route est enneigée. Je me demande si quelques centaines de mètres plus haut, à 1900m, je serai au dessus de la couche d’inversion et profiterai de la lune illuminant une mer de nuage. Faisant chemin, une lumière particulière attire mon regard. Un petit Halo lunaire arrache mon sourire. Je sais désormais que je passerai au dessus de la couche nuageuse. En poursuivant la montée, le halo prend de la consistance et … des couleurs. A mi chemin entre Les Carroz et Flaine, le spectacle devient hallucinant: le Halo se décompose en couleurs distinctes très vives, c’est un des phénomènes les plus impressionnants qu’il m’ait été donné de voir. J’entreprends une séance photo par – 13 degrés. Au terme de cette séance, un bon quart d’heure de pause dans la voiture est nécessaire pour retrouver l’usage de mes doigts congelés. Un peu plus haut je passe au dessus de la mer de nuage, où la température remonte, et je prends une centaine de clichés. Il s’agit d’une nuit mémorable dans ma vie de photographe.

Ces phénomènes météorologiques présentent probablement des risques, non ? Peut-on s’en prémunir ?
Tous les phénomènes météo, y compris les plus anodins, présentent une part de risque. Hormis pour les situations de crue ou un véhicule peut devenir un cercueil, je me sens assez protégé dans la voiture. Lors des orages, la voiture constitue l’une des meilleures protections contre la foudre et les précipitations, la grêle par exemple. C’est aussi une excellente protection lorsqu’il fait froid, et que la bise nous glace. Je crois que l’excès de confiance est un danger qui nous guette tous. Avoir peur, rester humble devant les éléments, c’est ne pas se mettre dans une situation sans retour possible. A cet égard, les crues sont les phénomènes que je crains le plus. Imprévisible, l’eau dévaste tout sur son passage et les lieux sûrs par ailleurs deviennent des pièges mortels.
Avez-vous déjà été confronté à des situations atypiques, avez-vous des anecdotes ?
J’ai de nombreuses anecdotes, dont voici l’une des plus cocasses: Par une nuit d’hiver, à l’issue d’une soirée entre amis, je décide de partir en reportage dans la montagne. La lune illumine les sommets alpins et c’est un instant que je souhaite figer au dessus de Plaine Joux, un plateau situé à une dizaine de kilomètres de chez moi. Bien équipé pour la neige,
j’entreprends mon ascension sans inquiétude. Quelques kilomètres avant mon point de vue, j’emprunte une route qui est fermée l’hiver, mais, sûr de mon véhicule, je n’hésite pas. A mi-chemin dans la montée, je sens le sol se dérober sous mes pneus. Ce que je ne sais pas, c’est qu’une épaisseur de 80 centimètres de neige recouvre la route. A deux kilomètres de mon point d’observation, je n’envisage pas de faire demi-tour et tente de poursuivre la montée. Soudain le véhicule se plante dans la neige. Il m’est impossible d’aller plus haut, voire de rebrousser chemin, c’est un grand moment de solitude. Au petit matin nous tentons d’approcher ma voiture avec un énorme 4×4, celui-ci reste coincé dans la neige environ 1 km plus bas. Je suis inquiet. Mais la journée apporte son lot de cocasseries. Près de mon véhicule, en attendant le sauveur providentiel, je comprends que cette route est transformée en piste de ski de fond l’hiver. Des skieurs au regard éberlué regardent un spectacle étonnant: une voiture plantée au milieu d’une piste de ski de fond. Plusieurs d’entre eux m’offrent leur services, sans pour autant réussir à déplacer le véhicule. La solution arrive dans l’après midi. Un de mes amis vient avec un tracteur. A plusieurs reprises, il manque de se renverser dans un précipice, et c’est avec un mal fou qu’il me rejoint et réussi à tracter mon véhicule quelques kilomètres plus bas. Cette anecdote a laissé des traces et je me méfie un peu plus des routes enneigées désormais.
Selon « Christophe Suarez », quelles sont les caractéristiques d’une photo réussie ?
Cette question relève de la sensibilité de chacun, j’y répondrais donc de façon subjective. S’affranchir d’une composition académique pour laisser transpirer l’émotion d’une scène est pour moi une forme d’accomplissement. Au delà des règles bien établies, la photographie réussie est celle qui suscite une émotion, celle qui ne montre pas le travail du photographe, ce dernier s’effaçant devant la scène, et qui laisse un sentiment de simplicité et d’aboutissement. Ma photographie a ceci de particulier qu’elle est composée parles éléments. J’assume cette part de « chance » qui transforme parfois un cliché banal en œuvre accomplie. Fréquemment, je pose mes yeux sur une jolie scène ou un joli paysage mais avec l’expérience je sais que les clichés qui sortent du lot ne sont pas ceux que je pioche au détour d’un coucher de soleil, mais bien ceux que m’offre la nature lorsque je trouve les ressources de partir en reportage, malgré la fatigue, malgré les aléas, quelle que soit l’heure, par -20 ou +35 degrés. Je crois qu’une photo réussie est avant tout le fruit du travail, puis de la chance.

Comment voyez-vous la suite de votre aventure en tant que Photographe ?
Pour l’instant je me projette assez peu, chaque jour apporte son lot de nouveautés et de satisfactions. Certains projets, pour 2010, demandent un travail plus important et je m’y emploie activement. J’aimerai disposer d’un peu plus de temps pour envisager des reportages de plus grande ampleur, sur des thèmes que je me réserve pour l’instant. A 44 ans, je n’envisage sans doute pas la vie comme je le faisais à 20 ans, mais la richesse de mon vécu associé à une volonté sans faille de poursuivre des idéaux, me poussera inévitablement à explorer de nouveaux horizons, aux confins de la nature, d’une approche personnelle des éléments, et d’une forme de mystique qui pourrait être un liant.
Pouvez-vous nous donner votre actualité à venir, exposition, reportage, voyage, livre, etc. ?
J’ai quelques projets pour 2010. Il s’agit de plusieurs expositions dans les Savoie, et peut-être aussi près de Lyon. J’ai aussi des projets de reportages, notamment sur les orages dans un pays lointain et les aurores boréales en Norvège, sans pour autant être sûr de pouvoir les réaliser en 2010.

Pour finir, avez-vous une remarque à faire sur le site Photovore.fr et aux lecteurs ?
Photovore est un bon exemple de ce que peut nous apporter la révolution internet. Complémentaire par rapport aux magazines papiers, plus réactif aussi, on y glane ce que l’on cherche d’une façon simple et efficace. La grande force des nouveaux médias est la disponibilité immédiate des ressources. J’ai parcouru les interviews de mes confrères assez régulièrement, ce qui m’a permis de découvrir des auteurs talentueux que je ne connaissais pas, et je constate avec plaisir le travail méthodique et professionnel mis en œuvre pour faire de ce magazine une référence. Je crois que le pari est réussi. Merci aux lecteurs de Photovore d’avoir lu mon interview.
Voir le site du photographe Christophe Suarez.
Merci pour cette interview excellente. Je suis entièrement d’accord avec son point de vue entre amateur et professionnel.
Nico
Merci Nico, cela lui fera probablement plaisir dès qu’il repassera sur Photovore
Encore et toujours de belles interviews, qui permettent de decouvrir une fois de plus un travail aussi puissant que finement cisele.
Bravo et grand merci de partager et faire partager ce travail.
Alain
Mouais… Christophe Suarez reste un très bon photographe mais c’est tout !
Il a su trouver les bonnes personnes au bon moment pour s’élever au statut d’empereur des orages et surtout avoir une belle carte de visite pour rentrer dans des agences photo ! Si l’on parle de passion des phénomènes météo violents, Christope Suarez est inexistant et n’y connait rien… heureusement que l’image est là pour lui redorer son blason !